Et si la Corse avait, depuis sept cents ans, tenu sans interruption une idée politique née ailleurs — dans les communes italiennes, à Saint-Marin, dans les cantons suisses — et ailleurs abandonnée : l’idée que le pouvoir légitime ne descend pas d’en haut, mais monte du bas ?
Depuis le XIIIe siècle, la Corse pratique une légitimité ascendante — un pouvoir qui monte des assemblées locales (la pieve) plutôt qu’il ne descend d’une autorité centrale. Cette pratique politique, documentée depuis Sambocuccio d’Alando (1358) jusqu’à la Constitution de Pascal Paoli (1755), survit à ses propres interruptions en migrant d’une forme à l’autre — commune, confrérie, langue, résistance — chaque fois que les conditions extérieures l’empêchent de s’exprimer directement.
L’annexion française de 1768 brise cette trajectoire au moment précis où elle atteignait sa forme la plus aboutie. S’ensuit, jusqu’à aujourd’hui, une oscillation entre deux impasses — le paria qui résiste en s’enfermant dans la marginalité, et le parvenu qui s’assimile en se reniant (grille empruntée à Hannah Arendt) — dont Paoli et Napoléon offrent les deux figures inaugurales.
Mais l’essai refuse autant l’accusation à sens unique que la complaisance : il documente aussi ce que deux siècles et demi de relation franco-corse ont construit en commun, et montre que, depuis 1943, la Corse devance régulièrement le continent — libération, écologie, langue, société civile — sans qu’aucun tempérament exceptionnel ne l’explique, seulement une mémoire longue et une position de vigie insulaire.
L’horizon proposé n’est ni la marginalité ni le reniement, mais la normalité : la reconnaissance simple d’une tradition politique qui n’a jamais cessé d’exister, et dont l’Europe — confrontée aujourd’hui aux mêmes questions de subsidiarité et d’autonomie régionale — pourrait avoir à réapprendre quelque chose.